Entretien avec Gérard LONGUET :

Récemment, le Président du Conseil Régional de Lorraine a souhaité que se renforce la cohérence entre formation initiale et continue, et a proposé qu'au cours du premier trimestre, la Lorraine devienne "région expérimentale et pilote" en matière de formation. A l'occasion de ce numéro spécial, Gérard Longuet - Président du Conseil Régional de Lorraine - a bien voulu nous accorder un entretien et répondre à nos questions.


INFFOLOR édite un numéro spécial pour ses 10 années d'activité au moment où la loi sur la décentralisation doit donner aux régions un rôle accru dans la gestion de la formation continue. Bien que cette loi soit encore en discussion au parlement, quelles mesures faut-il envisager, selon vous, si l'on considère que le taux d'accès à la formation pour les salariés des petites entreprises (moins de
10 personnes) se situe aux alentours de 10 % contre 38 % pour celles de plus de 10 salariés ?

Gérad Longuet : La formation professionnelle en entreprise incombe d'abord et avant tout à cette dernière car elle est intimement liée à son évolution et à sa stratégie. Le Conseil Régional intervient, non pas comme maître d'ouvrage ou comme pilote, mais comme partenaire financier ou technique notamment en apportant son aide à la mise en place de programmes de formation et en facilitant l'accès des entreprises aux outils de formation des régions.

"c'est un devoir absolu d'élever
le niveau de qualification
des travailleurs"

N'avez-vous pas envie de promouvoir davantage encore cette démarche ?

La situation française est simple : c'est un devoir absolu d'élever le niveau de qualification des travailleurs, indépendamment des besoins particuliers des entreprises. En effet, dans un pays où les coûts salariaux sont élevés, nous ne résisterons à la concurrence internationale que si chaque français a un fort potentiel personnel de valeurs ajoutées dont la formation fait partie intégrante.

Par conséquent, au-delà des besoins spécifiques de l'entreprise, nous devons inciter leurs dirigeants à un engagement de tous les salariés vers la formation professionnelle.

Le MEDEF souhaite que la charge financière et temporelle de la formation continue soit partagée entre l'entreprise et le salarié. Les syndicats s'y opposent. A votre avis y aurait-il d'autres alternatives possibles pour encourager les employeurs à investir davantage dans la formation alors qu'un quart des salariés estiment avoir des besoins en formation non satisfaits ?

G.L. : Les propos du MEDEF signifient que la formation, lorsqu'elle s'adresse individuellement à chaque salarié et contribue à enrichir son potentiel, doit aboutir à une sorte de "ticket modérateur" ; tout ne doit pas être laissé à la charge de l'entreprise. La Région doit alors jouer son rôle et le salarié de son côté doit prendre conscience qu'une formation constitue pour lui une chance et une opportunité. En ce qui concerne le mode de financement, le salarié paie ses impôts et il est naturel qu'il puisse en retrouver le bénéfice dans des actions de formation financées par la communauté et les instances publiques.

La Valorisation des Acquis et de l'Expérience (V.A.E.) et la Formation Ouverte et A Distance (F.O.A.D.) sont des moyens nouveaux donnés aux salariés pour favoriser leur promotion dans l'entreprise. Or les études démontrent que la formation semble accompagner une promotion plutôt que la déclencher. Comment sortir de cette habitude ?

G.L. : Le principal bénéficiaire de la formation, c'est d'abord le salarié même si la formation peut avoir été décidée pour les intérêts de l'entreprise, le salarié n'en demeure pas moins le bénéficiaire. Dans la V.A.E., l'idée intéressante est la prise en compte de l'expérience et de la pratique professionnelle. La difficulté peut naître d'une concurrence entre les compétences reconnues par les diplômes nationaux, délivrés par des organismes publics, officiels, extérieurs à l'entreprise, et le label donné par une entreprise.

Aujourd'hui la V.A.E. sanctionnant un parcours au sein d'une grande entreprise ne pose pas de problème ; en revanche si elle est délivrée par une petite entreprise, cette V.A.E. peut être sujette à caution. C'est une de ses limites sur laquelle les entreprises et les organisations patronales doivent travailler pour parvenir à une reconnaissance commune.

A partir de 50 ans, les chiffres marquent une forte réduction du taux d'accès à la formation continue, principalement pour les emplois les moins qualifiés. Cela ne constitue-t-il pas un frein supplémentaire à l'insertion des chômeurs de longue durée et notamment des plus de 50 ans ?

G.L. : Il faut bien évidemment changer d'état d'esprit car nous allons devoir travailler plus longtemps. Je ne parle pas bien sûr des personnes qui ont commencé à travailler à 15 ans mais je parle des jeunes qui démarrent leur activité professionnelle vers 23/24 ans et qui devront travailler bien au-delà de 60 ans pour obtenir une retraite à taux plein. Ils auront donc le droit et le devoir d'envisager une formation
"tout au long de leur vie" y compris après 50 ans.

Ne trouvez-vous pas contradictoires tous les efforts réalisés pour encourager la formation " tout au long de la vie " alors que les valeurs liées au travail sont apparemment en perte de vitesse.

G.L. : Je partage complètement cette observation : cela ne sert à rien de former des gens si l'on ne réhabilite pas dans le même temps la "valeur travail" c'est à dire la responsabilité individuelle, la nécessité de se lever tôt le matin, de conduire jusqu'à son terme la mission qui vous a été confiée et la fierté de vivre de son travail et d'en accumuler les fruits. C'est une vraie révolution culturelle à mener car nous sommes à cet égard, en France, très en retard sur les pays qui ont su évoluer, notamment les pays anglo-saxons ou latins (Espagne, Portugal, Italie) qui ont développé une véritable culture du travail et qui sont en train de nous laisser sur place proprement. On a l'impression d'une philosophie française qui s'attache à éviter la fatalité du travail alors que l'alternative serait
plutôt : comment travailler bien pour être heureux.

Trop de personnes formées en Lorraine vont travailler à l'extérieur de la Région alors que dan certains secteurs lorrains les besoins sont importants. Comment faire en sorte que les salariés formés en Lorraine restent dans la région ?

G.L. : Je ne suis pas tout à fait d'accord avec votre perception. Certes, pour les transfrontaliers c'est une réalité mais ce qui m'importe c'est que les Lorrains vivent en Lorraine même s'ils vont travailler au Luxembourg ou en Sarre. Les entreprises lorraines sont pénalisées parce qu'elles perdent une main d'oeuvre, en général qualifiée et motivée, qui va chercher dans les pays voisins une rémunération plus avantageuse. C'est la réalité européenne.

Ce qui me gênerait plus, ce serait en effet de former des jeunes lorrains qui iraient travailler à l'extérieur et qui cesseraient de vivre dans notre région. On l'observe malheureusement dans les formations sanitaires et sociales qui
forment des personnels pour la région parisienne ou le sud de la France.
Cela touche bien évidemment à la liberté des individus. Aussi, notre région doit-elle se montrer attractive pour garder nos jeunes ou pour faire venir ceux qui devront les remplacer. C'est le rôle des collectivités locales d'offrir une qualité de vie suffisamment séduisante pour leur donner envie de rester avec nous. De plus, vous ne retiendrez jamais un Français avec des interdictions administratives.

"...envisager une formation
tout au long de leur vie
y compris après 50 ans."

Lors d'une récente plénière, vous avez positionné le rôle de la Région comme chef de file de la formation professionnelle. Pouvez-vous préciser davantage ce rôle tel que vous l'entendez ?

G.L. : Il consiste essentiellement à définir et à mieux connaître les besoins afin de mieux mobiliser les outils et de motiver les acteurs que sont les entreprises et les particuliers, les organisations syndicales, les organismes d'orientation et de formation, les anpe, les missions locales... Notre rôle consiste à évaluer ces outils et les faire tendre vers une qualité totale mais aussi de motiver les acteurs pour développer une culture
du travail.

Vous avez déclaré au FIGARO "nous voulons beaucoup de transfert et peu d'expérimentation " Diriez-vous comme d'autres de vos prédécesseurs qu'il faut structurer un vrai pouvoir régional et donner la possibilité aux régions de créer des synergies avec d'autres régions d'Europe ?


G.L. : Non. La France est un projet collectif auquel ses territoires sont associés, le territoire régional a un rôle, non exclusif, les départements, les communes regroupées entre elles ont une part de responsabilité très importante et mon ambition n'est pas de faire de la France un pays fédéral dont la Lorraine serait un des landers mais d'offrir un projet collectif auquel la population serait associée par l'intermédiaire de ses collectivités locales organisées.
Je pense en particulier que nous sommes européens, que nous travaillons à construire l'existence européenne mais nous n'avons pas l'intention de gommer l'existence nationale dans une sorte de syndicat des régions françaises.


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