Nicole GRANGER est arrivée à l'éducation par des chemins assez inhabituels. Dès l'obtention de son baccalauréat, elle prend en charge sa première classe en école libre. Sans doute grâce à son manque de formation, qu'elle vit comme une chance, elle s'appuie sur sa passion de ce métier pour bien comprendre les exigences du monde de l'enseignement et fournir une réponse adaptée ; elle assure ainsi sept années d'enseignement qu'elle-même qualifie parfois de peu orthodoxes.
"Ce qui m'a toujours frappée, ce sont les détresses culturelles : elles restent muettes."
Ces années d'enseignement menées sous des formes diverses : en école primaire, à travers sa charge de monitorat à la Faculté puis ses cours à l'Ecole Normale, lui ont permis de se familiariser avec les questions pédagogiques. Elle entre ainsi au c¦ur des problèmes de formation et s'intéresse plus particulièrement à ceux qui restent toujours en marge. L'ambition de l'association "lecturique" qu'elle fonde, et dont la part la plus connue est le bus "chocolecture", est de faire aimer la lecture aux enfants. Parallèlement, elle anime à la Faculté un Travail Dirigé autour de la lutte contre l'illettrisme qui place ainsi les étudiants au contact direct des clochards, des prisonniers, des enfants handicapés, non pour leur apprendre à lire mais pour leur donner le goût de la lecture.
Quant aux techniques d'apprentissage, Nicole GRANGER considère qu'elles restent du domaine réservé de l'école
Susciter un rapport privilégié avec le livre, c'est la difficulté qu'elle essaie de lever en mettant à disposition de la personne susceptible "d'entrer en lecture" le choix le plus diversifié d'ouvrages lui permettant de trouver son intérêt, son chemin vers l'abstraction, vers la solitude, puisque sans elle, sans cette expérience-là, on ne peut pas entrer dans la lecture. On ne devient définitivement lecteur, en effet, que lorsqu'on aime lire seul.
Depuis 1993, elle est Présidente du jury des Défis de l'Ecriture qui recueillent les productions de tous ceux, volontaires, qui sont en accès à l'Ecrit.
Voilà deux ans maintenant, elle a souhaité offrir à ceux qui ressentent le besoin d'écrire, mais dont le désir ne rencontrait pas de lecteurs, une solution toute simple faite de cordes et de pinces à linge : le moyen d'afficher leurs écrits. Le cadre de cette rencontre est la Place d'Alliance le jour du 1er mai : 300 textes affichés la première année, 500 l'année suivante et un projet qui se pérennise tranquillement. Cette année, deux ou trois classes rejoindront l'opération "Pinces à linge" qui devrait innover en invitant ses visiteurs à rédiger des propositions sur la vie dans la ville.
Par goût et par intérêt personnel, elle souhaite maintenant faire évoluer son projet "lecturique" aux marges de la prison en créant un espace culturel à la semi-liberté. Des animations culturelles seront mises en place à des dates repères : la chandeleur, la fête des amoureux, du premier mai, l'arrivée du printemps... afin de donner à des gens socialement déstabilisés des rendez-vous qui ne soient pas de calendrier mais des repères reconnus par l'ensemble de la société.
Quelles sont les motivations qui vous animent à travers vos différentes actions ?
"En dépit des difficultés qu'avaient mes parents à se procurer des livres, mon
enfance s'est déroulée dans un milieu imprégné par la lecture. Mon parcours
individuel, ma sensibilité m'ont toujours incitée à m'intéresser à ceux qui sont, pour de multiples raisons, trop loin des préoccupations culturelles, et aux chemins qu'il faut accomplir pour les rencontrer.
Toutes mes actions concourent à favoriser l'intégration avec l'accent privilégié du rapport à la lecture, plus qu'à l'écriture, parce que je pense que les gens ont tous besoin de lire. Ecrire c'est s'exprimer, Lire c'est recevoir... ce qui vous arrive du fond du temps, des âges et de l'espace."
Ne trouvez-vous pas paradoxal qu'au moment où la lecture et l'informatique nous parviennent à travers des réseaux variés, il y ait encore autant de problèmes à l'approche d'un livre ou d'un texte ?
"J'espère en effet que l'informatique va développer la lecture mais je me demande si, à travers ce nouveau moyen, les gens vont vraiment lire, c'est-à-dire accepter l'autre, parce que lire c'est profondément cela. C'est une démarche d'ouverture continuelle, de travail sur soi. L'écran informatique ne me semble pas inconciliable avec la lecture, à condition que soit sauvegardée la volonté de lire, d'accepter l'autre à travers une véritable démarche de curiosité."