Pierre-Marie Baude :
Au départ, en 1982, le maire de Metz n'a pas souhaité s'engager tout de suite dans l'action de la mission locale. Le maire de Woippy de l'époque, Sébastien Cansell, s'est donc tourné vers d'autres communes au Nord pour bâtir le territoire d'intervention de la Mission Locale.
Ce territoire, justement, pouvez-vous nous en présenter les grandes caractéristiques ?
Il s'agit d'un territoire qui présente trois particularités :
1) la banlieue de Metz : zone urbaine et suburbaine,
2) le Nord : la vallée de l'Orne qui est marquée par l'histoire des mutations de la sidérurgie,
3) le plateau aux alentours de Sainte- Marie-aux-Chênes : zone limitrophe des anciennes mines de fer.
Et donc évidemment les problématiques liées à la mobilité sont très importantes car sur les zones 2 et 3, les transports ne sont pas toujours organisés comme on le souhaiterait.
La totalité de ce territoire comprend environ 130 000 habitants dont 20 434 jeunes de 16 à 25 ans, selon le dernier recensement. Sur ces 20 000 jeunes, nous en voyons environ 2000 par an (soit 10 %). 7 à 800 jeunes nouveaux nous arrivent chaque année.
Justement, ces jeunes, quel regard portez-vous sur leurs difficultés actuelles ?
Même s'il faut éviter de trop généraliser, on peut quand même dégager les grandes tendances. Celles-ci sont proches de celles analysées par le récent dossier du Conseil National des Missions Locales1 qui reflète les inquiétudes du terrain.
Nous rencontrons des jeunes avec des situations de plus en plus difficiles. Par exemple, les problèmes liés à la souffrance psychologique sont ces dernières années en nette progression.
De nombreuses familles sont tellement déstructurées que nombre de jeunes sont livrés à eux-mêmes et ce n'est pas sans conséquences sur leur mental.
Et puis bien sûr, tous les problèmes récurrents liés au logement, à la santé, à la formation, à l'emploi..., et surtout l'interdépendance de toutes ces questions.
Oui, d'autant plus que les tâches administratives du conseiller sont dans le même temps de plus en plus importantes, ce qui grève le temps passé avec les jeunes. Et puis, même si tout ne se résume pas aux outils, c'est plus l'état d'esprit qui est important, force est de constater que nous manquons d'outils et de mesures pour accompagner les jeunes aujourd'hui. La sélection est partout, en entreprise, dans les organismes de formation, donc pour certains jeunes, nous sommes quelque peu démunis.
L'état d'esprit que vous évoquez, quel est-il ?
Bertrand Schwartz disait : "une mission locale, c'est une démarche, un état d'esprit avant d'être une institution sur un territoire".
Nous essayons d'être fidèle à ces fondamentaux. Le but des missions locales est bien d'aider les jeunes à atteindre un degré d'autonomie : sociale, économique, citoyenne. Cela passe bien sûr par l'emploi, la formation, le travail éducatif. L'accès du jeune à l'emploi doit être la conséquence positive de cette autonomie. Si l'on raisonne uniquement placement, on ne résoud pas forcément le problème d'autonomie et le jeune risque d'aller de ruptures en ruptures. Ce n'est pas simple car le jeune lui a besoin d'utilitaires. Nous sommes donc confrontés à la dialectique suivante : ne pas décevoir le jeune tout en ne répondant pas immédiatement à sa première demande mais en menant un travail d'accompagnement de longue haleine. Ce qui est un vrai défi dans la société actuelle où la valeur consommation est la plus prégnante et où le jeune a du mal à se projeter sur un avenir. Il vit au jour le jour et recherche des réponses concrètes immédiates. Cela créé des frustrations, des déceptions et notre crédibilité est à conquérir auprès des jeunes.
Pour mener à bien cette approche globale, je suppose que vous avez besoin de partenaires ?
Tout à fait et là encore, je citerais Bertrand Schwartz : "plus la situation du jeune est difficile, plus il est nécessaire de travailler en réseau avec des capacités d'initiatives". C'est ce que nous mettons en place avec les groupes d'initiatives locales. Ces groupes, présidés par un élu des communes adhérentes2 et animés par un conseiller de la mission locale, rassemblent les acteurs socio-économiques locaux. Ce sont des lieux d'observation, d'analyse et d'initiatives. Ces groupes ont été, par exemple, impliqués cette année dans l'organisation du "printemps de l'information", 5 semaines d'information sur les métiers réparties sur 10 communes, chacune mobilisée sur un métier différent. Cette opération s'est déroulée avec succès3 et sera reconduite l'an prochain. Les échanges entre les jeunes et les chefs d'entreprise furent très fructueux, très humains et vrais. Vous savez, les a priori des uns et des autres tombent vite grâce à la rencontre et au dialogue auquel je crois beaucoup.
Peut-on parler d'un vrai travail en réseau sur votre territoire ?
Notre volonté est effectivement de mener un travail et un accompagnement en réseau car cela nous semble plus profitable que le chacun pour soi. Cela paraît une évidence mais il s'agit d'un vrai travail au quotidien car ce n'est pas toujours en concordance avec les stratégies des institutions. Cela dit, en général cela se passe bien car si nous sommes en position d'animateur de réseau, nous n'avons pas de velléité hégémonique. Si je reprends l'exemple du printemps de l'information évoqué précédemment, l'animation était du ressort de la mission locale mais en réalité l'animation fut collective via le comité de pilotage. Et chacun s'y est retrouvé, me semble-t-il, car le réseau était mobilisé autour d'un projet commun utile à tous.
Pour conclure, comment voyez-vous l'avenir ?
Il nous faut construire ensemble une place pour tous les jeunes. On doit aider les responsables et décideurs à entrer dans cette logique : "il ne faut pas seulement faire pour, mais faire avec les jeunes".
Bien souvent, la société ne voit pas suffisamment ce qui crée les situations de refus ou d'exclusion chez un jeune. Et, à la première difficulté, il y a rupture, dans les entreprises notamment. Quand je dis cela, je ne veux pas excuser les jeunes qui doivent absolument respecter le contrat que l'on passe avec eux. Evitons le paternalisme, évitons le laxisme mais essayons de comprendre les causes des problèmes et aussi aidons le jeune à être acteur et responsable et pas seulement consommateur. Il faut essayer de repartir pour (re)construire avec la population jeune, notamment avec les plus exclus. Des processus sont à (ré)inventer pour juguler ces situations d'exclusion. Beaucoup d'acteurs et responsables locaux sont prêts à relever ce défi essentiel pour l'avenir de notre société. Encore faut-il qu'on leur en laisse l'initiative avec les moyens adaptés.
E.J. & P.M.B.